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Interview Sadany Sow
Sadany Sow: une plume touchante de sincérité ✨
Sadany Sow fait partie de cette nouvelle génération d’écrivaines sénégalaises qui osent raconter autrement. Avec Crédule, une série produite par Marodi, elle met en scène des personnages hors codes et profondément humains : une femme journaliste mariée vivant une relation adultérine, une jeune fille naïve happée par l’illusion des paillettes, et toute une galerie de figures détonantes.
À travers cette œuvre audacieuse, elle explore sans détour les contradictions, les fragilités et les désirs qui traversent nos sociétés, loin des clichés et des récits convenus.
Dans cet entretien accordé à Jaabu TV, Sadany Sow se confie avec une sincérité touchante. Elle revient sur son parcours, ses inspirations, et son désir de créer des histoires vraies qui résonnent et dérangent parfois. Avec ses mots, elle nous invite à réfléchir aux non-dits, aux tabous, et à la liberté de créer en brisant les carcans.
26 août 2025 à 10:25 | Par JaabuTv
1. Introduction & parcours
Qui est Sadany Sow, au-delà de l’écrivaine et de la scénariste ?
Sadany Sow, c’est une femme qui écrit autant avec ses mains qu’avec ses cicatrices. Au-delà des mots, je suis une exploratrice de la complexité humaine, une chercheuse de sens. J’aime observer le monde comme on observe un tissu mal cousu. Je tire les fils, je défais les nœuds, parfois j’invente de nouvelles broderies. Mais enfaite, au fond, je suis une femme très simple qui aime partager, communiquer, questionner. Je suis une personne ordinaire qui rit beaucoup, qui peut s’émerveiller devant un dessin animé, un café chaud à la main. Pour moi, ce que certains prennent pour de la légèreté cache en réalité une profondeur. Je vois toujours au-delà du normal car ma perception est souvent plus intense que je ne le voudrais.
Qu’est-ce qui t’a conduite vers l’écriture et la création audiovisuelle ?
Très tôt, ma mère, Rokhaya Cima Cissé, m’a initiée à la lecture. Mon oncle, Pape Cima Cissé, m’a offert un livre qui a bouleversé ma vie. Ce fut le point de départ. Ensuite, ce fut un besoin vital, respirer autrement. Certains trouvent refuge dans la prière, d’autres dans la danse ; moi, j’ai trouvé dans les mots une manière de survivre aux chaos du monde. Écrire, c’est pour moi une respiration parallèle. Chaque phrase me sauve un peu, chaque personnage me révèle une part de moi. Quant à l’audiovisuel, c’est une extension de cette respiration. Il transforme mon souffle en un souffle collectif. Quand une image que j’ai écrite touche un spectateur, c’est comme si nous partagions le même cœur.
2. Sur la série Crédule, Comment est née l’idée de Crédule ?
Elle est née d’une intuition. Enfaite au Sénégal, beaucoup de vérités se disent mieux dans la fiction. J’observais des femmes prises entre désir, loyauté et pression sociale. Alors, j’ai créé une héroïne qui ose vivre ces contradictions au grand jour. À l’origine, c’était une colère contre les hypocrisies sociales mêlée d’une tendresse infinie pour ceux qui en souffrent. J’ai donc voulu avoir le courage de parler de l’amour dans ce qu’il a de plus nu, de plus déroutant : les principes qu’il bouscule, les rêves qu’il brise, les aspirations qu’il redéfinit.
Tu as choisi de mettre en scène une femme mariée, enceinte d’un député, Pourquoi ce sujet et ce choix de personnages.
Au départ, l’idée était de mettre en scène une femme émancipée, mais encore profondément enracinée dans une culture où la parole parentale reste souveraine. Elle tombe amoureuse d’un député, homme riche mais issu d’une caste. Sa mère, atteinte d’Alzheimer, d’abord favorable à la relation, découvre cette appartenance et s’y oppose violemment. Cette intrigue condense plusieurs réalités sociales : l’amour, le pouvoir, la caste, l’honneur, la trahison. Quant à une femme mariée, enceinte d’un député, ici, je dois féliciter les scénaristes pour la tournure pertinente qu’ils ont su donner à ce thème délicat. Donc, pour répondre à la question, je pense que la fiction a ce pouvoir unique : celui de secouer les certitudes. Mettre en scène une femme enceinte, mariée, et impliquée avec un homme de pouvoir, c’est confronter directement l’intime et le politique. C’est tendre un miroir à la société : jusqu’où peut-on juger ? Jusqu’où peut-on comprendre ? Et puis, symboliquement, un ventre qui porte la vie porte aussi le poids des secrets, des désirs et des transgressions.
Quelles réactions espérais-tu provoquer auprès du public sénégalais ?
Vous savez, quand j’ai publié en 2018 le premier chapitre de Crédule, j’avais un besoin urgent de dire, de comprendre, de questionner et cela, à travers toutes mes œuvres. J’invite le public à une table ronde. Je ne cherche pas des spéculations creuses, mais un débat constructif, fertile, où naissent peut-être des solutions. C’est pourquoi je n’espérais pas qu’ils aiment ou qu’ils détestent. Je voulais qu’ils parlent, qu’ils s’indignent, qu’ils débattent, qu’ils s’affrontent autour d’un thé, mais qu’ils ne restent pas indifférents. L’indifférence, c’est la mort d’une œuvre. Je préfère mille fois le scandale à l’oubli.
3. Les tabous & la société
Tu abordes des sujets qui dérangent, qui sortent des cases, qu’est-ce qui attire dans cette démarche ?
Exposer le tabou. Parce que le tabou est une porte verrouillée, et je suis née avec une passion pour les clés. Écrire sur ce qui dérange, c’est comme oser allumer la lumière dans une pièce que tout le monde préfère garder fermée. Ce n’est pas confortable, mais c’est nécessaire pour respirer autrement. N’est-ce pas ?
Comment réagit ton entourage et le public quand tu brises ces tabous ?
Ah, mon entourage… Certains me disent : Sadany, tu exagères, tu vas trop loin ! D’autres me remercient en silence d’avoir osé dire tout haut ce qu’ils n’osaient même pas murmurer. Et au fond, j’aime les deux réactions : elles prouvent que mes mots touchent quelque chose de vivant.
Est-ce que tu crois que l’art peut faire bouger les mentalités au Sénégal sur des sujets sensibles comme l’infidélité, le pouvoir, le rôle des femmes ?
L’art ne change pas les lois en un jour, mais il change les conversations. Et parfois, une conversation peut valoir mille réformes. Au Sénégal, nous avons du mal à accepter les débats contradictoires. Nous préférons le consensus apparent, même quand il étouffe la vérité. Pourtant, l’art est cette fissure dans le mur des certitudes. Par elle, la lumière entre, et un jour, le mur finit par s’écrouler. Mais je dois être honnête. Si notre façon de penser ne change pas, si nous persistons à refuser la remise en question, alors non, je ne crois pas que l’art puisse, à lui seul, transformer nos mentalités. L’art n’est qu’un déclencheur : il ouvre une porte, il invite à la réflexion, mais c’est à la société d’avoir le courage de franchir cette porte. Prenons un exemple : une série qui montre une femme quittant un mari violent peut susciter l’indignation, la compassion ou la polémique. Mais si, après l’épisode, la conversation s’arrête au salon, sans déboucher sur une réflexion collective ou des changements de comportements, l’impact reste limité. En revanche, si cette fiction nourrit des discussions franches dans les familles, inspire des débats dans les écoles, ou pousse un législateur à questionner la loi, alors oui, l’art devient moteur de transformation. En somme, je crois que l’art est une étincelle. Mais une étincelle ne devient feu que si le bois est prêt à s’embraser.
4. Ta voix d’autrice
Comment trouves-tu l’équilibre entre raconter des histoires et faire passer des messages ?
Je ne cherche jamais à coller un message sur une histoire comme on colle une étiquette. L’histoire vient d’abord, brute, organique. Et à l’intérieur d’elle, les messages se cachent naturellement. Pour moi, l’équilibre, c’est de raconter sans didactisme, en laissant le spectateur devenir archéologue : qu’il creuse, qu’il découvre, qu’il interprète. Un bon récit n’impose pas une vérité, il en propose plusieurs.
Est-ce que tu te considères comme une militante à travers tes œuvres ?
Si militer, c’est brandir des pancartes, non. Mais si militer, c’est refuser le silence, alors oui. Mes héroïnes sont mes manifestantes. Je milite avec elles, avec leurs contradictions et leurs révoltes, pas avec des slogans. Quand une œuvre parvient à soulever une question et qu’elle suscite une réponse constructive, j’y vois déjà une forme de victoire militante.
Quelle place souhaites-tu donner aux personnages féminins dans tes créations ?
La première. Parce que les femmes sont des océans de contradictions, de forces, de blessures et de beautés. Je veux leur donner des rôles où elles ne sont ni saintes ni coupables, mais pleinement humaines, avec toute la complexité que cela implique.
À travers le personnage de Sira, quel message souhaites-tu adresser aux jeunes filles attirées par les paillettes du showbiz, le mannequinat et la célébrité ?
Sira incarne justement ces jeunes filles naïves, et c’est de là que vient le titre Crédule. Elle est passionnée, pleine de rêves, mais son enthousiasme l’aveugle. Malgré les avertissements de son mari, qui connaît bien les coulisses de ce milieu, elle peine à distinguer la réalité des illusions. C’est cette fragilité que j’ai voulu explorer à travers elle : comment l’innocence et la soif de reconnaissance peuvent parfois conduire à des pièges. Avec Sira, je m’adresse aux jeunes filles d’aujourd’hui, particulièrement à celles qui se laissent séduire par les images idéalisées qu’elles voient sur les réseaux sociaux. Le mannequinat, le showbiz, la célébrité promettent des paillettes, mais derrière les projecteurs se cachent souvent des désillusions, des pressions, voire des dangers. À travers son parcours, j’invite les jeunes femmes à prendre du recul, à revoir autrement ce qui leur est présenté comme un rêve, et à questionner le prix à payer pour cette illusion. En réalité, Crédule n’est pas seulement l’histoire de Sira : c’est aussi un miroir tendu à une génération qui confond parfois la lumière artificielle avec la vraie lumière intérieure.
5. Vision & futur
Quels sont les prochains thèmes ou projets que tu aimerais explorer ?
Je rêve de raconter une Afrique intime, loin des clichés : ses amours, ses solitudes, ses obsessions, ses pulsions de liberté. Et j’aimerais aussi explorer la folie, non pas comme une maladie honteuse, mais comme un miroir déformant de nos sociétés, révélant nos angoisses et nos vérités cachées.
Quel est ton rêve en tant qu’écrivaine/scénariste sénégalaise ?
Que mes histoires voyagent sans passeport. Qu’une femme à Tokyo ou un homme à Mexico puissent voir mes personnages et se dire : C’est moi. Mais plus humblement aussi, mon rêve est que mes récits contribuent à libérer des paroles ici, chez nous, au Sénégal. Si mes œuvres peuvent ouvrir une brèche où chacun ose enfin se raconter, alors j’aurai réussi.
Quel message aimerais-tu transmettre aux jeunes, surtout aux jeunes femmes, qui veulent écrire et créer hors des sentiers battus ?
Ne vous laissez pas enfermer dans les cases qu’on veut vous imposer : elles sont en carton, poussez-les et avancez. Écrivez, créez, entreprenez comme si vous n’aviez rien à perdre parce que c’est vrai. Et surtout, n’oubliez jamais : une plume paraît légère, mais entre de bonnes mains, elle pèse plus lourd qu’un marteau.
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