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Adja JEANNE MARTIN CISSÉ

PORTRAIT D’UNE ICONE DU PANAFRICANISME

Novembre 1972, la Guinée préside le Conseil de sécurité de l’ONU. Pour la première fois, une femme en supervise les débats. Jeanne Martin Cissé est une figure de proue du mouvement de lutte pour l’émancipation des femmes africaines. Son parcours est celui d’une jeune femme des sociétés colonisées d’Afrique subsaharienne qui s’est élevée socialement et a milité dans des instances internationales comme l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) et l’ONU, ainsi que dans les instances politiques de son pays, devenant plus tard ministre des Affaires sociales et ambassadrice de son pays aux États-Unis. C’est le destin hors du commun de cette jeune Guinéenne, qui a vécu son enfance en situation coloniale, puis a pu faire des études à l’École normale et devenir institutrice. Elle s’est engagée en politique, ainsi que dans des associations comme l’Union des femmes du Sénégal, ce qui lui a permis, à la suite de l’indépendance de son pays, la Guinée, en 1958, de participer à des réunions émancipatrices, comme, en 1959, le congrès de l’Union des femmes de l’Ouest africain et, enfin, de mener une carrière à l’ONU. Elle devient la première femme ministre en Guinée en 1958. Elle est décédée le 21 février 2017

21 février 2024 à 11:01 | Par JaabuTv

JaabuTv article

Aînée d'une fratrie de sept enfants, elle est née le 6 avril 1926 à Kankan, en Guinée, dans une famille musulmane. Son père veut que ses enfants étudient. Elle fréquente les écoles de Kankan puis passe en 1940 le concours de l’école normale  des jeunes filles de l’Afrique de l’Ouest pour devenir institutrice. Elle est sélectionnée et poursuit sa scolarité dans l'École normale de Rufisque, en internat, bien loin de sa contrée d'origine. Elle est la première jeune fille de Kankan à être reçue à ce concours, faisant la fierté de sa ville natale de Haute Guinée La scolarité dure quatre ans, et l'École normale est alors dirigée par Germaine le Goff , dont le projet éducatif s'emploie à faire de ces adolescentes de futures enseignantes, attachées à leur africanité, soucieuse de la condition féminine et pionnières d'un certain progrès, même si une logique coloniale reste sous-jacente avec par exemple l'emploi exclusif de la langue française. La volonté de la directrice de l'établissement est également de gommer les différents territoires dont sont issues les élèves pour favoriser une approche panafricaine : « Nous étions vingt-six dans notre promotion. Comme Guinéennes, nous n'étions que trois. Mais nous ne parlions pas de Guinée, de Sénégal et  de Côte d’ivoire », précisera Jeanne Martin Cissé.

Diplôme en poche, elle est affectée en 1944, comme institutrice, à l'école des filles de Kankan. En 1946, elle épouse Mohamed Camara, un inspecteur de police qu’elle ne connaît pas, respectant la décision de sa famille2. Encouragée par son époux et par une amie de Rufisque, Sarata Diané, elle devient membre de l’Union mandingue en 1946, une association régionale.

Jeanne Martin commence à fréquenter, avec prudence, le milieu des fonctionnaires, qui se politise rapidement, et fait notamment la connaissance de Sékou TOURÉ , alors syndicaliste PTT. Fin 1946, alors qu’elle est enceinte de trois mois, son mari meurt dans un accident de voiture. Elle-même change d'affectation et est nommée à Conackry. Après une période d’hésitation, elle adhère au RDA en décembre 1947.

En 1948, elle se remarie à Ansoumane Touré, un des fondateurs du  (PDG) Parti Démocratique Guinéen ,animé notamment par Sékou Touré. En 1949, elle s'installe à Dakar , à la suite d'une mutation de Ansoumane Touré, fonctionnaire, dans cette ville .Sur place, ils continuent l'un et l'autre à militer et rejoignent l'Union Démocratique Sénégalaise (UDS), affiliée au Parti Communiste Français et constituant une des branches du RDA. Sékou Touré, qui passe souvent au Sénégal et dont le couple est proche, la persuade de représenter les femmes sénégalaises de l'UDS-RDA au congrès de la Fédération internationale démocratique des femmes (FIDF), en octobre 1954 à  Asniéres.

Elle effectue, à cette occasion son premier voyage en Europe avec sa fille nouveau-née.

À son retour  à Dakar ,elle  enseigne à l’école de Bassam Goumba et devient la secrétaire générale de l'Union des femmes du Sénégal. En 1958, elle effectue à nouveau deux autres voyages, au congrès de la FIDF à  Vienne, puis dans les pays communistes, en  Chine et en  Russie notamment. Elle revient en Guinée après le NON de ce pays au référendum de septembre : son mari, comme tous les fonctionnaires guinéens, a dû quitter le Sénégal et a été nommé directeur de cabinet du ministre de la Santé dans la nouvelle République de Guinée  devenue indépendante. Sékou Touré est désormais à la tête du pays.

En juillet 1959, elle participe avec quelques déléguées guinéennes, dont Loffo Camara au premier et unique congrès de l’Union des femmes de l’Ouest Africain (UFOA) à Bamako, tentant par cette organisation de maintenir un mouvement féminin panafricain. En juillet 1962, elle participe à la conférence des femmes africaines (CFA), à Dar es Salam  en Tanzanie, pour la création de l'Organisation panafricaine des femmes (OPF), en mobilisant les femmes à participer à la lutte sur le continent pour la débarrasser du fléau du colonialisme

Mais la priorité semble être au combat politique pour l'indépendance et la  décolonisation, et certains thèmes retenus, notamment la lutte contre la polygamie et contre les mutilations génitales, se heurtent, de retour à Conakry, aux résistances des militantes « de base ». Jeanne Martin Cissé continue en parallèle de s'engager et de grimper les échelons au sein du Parti démocratique de Guinée, malgré le durcissement du régime. En 1968, elle est élue députée au Parlement. En 1971, elle entre au comité central puis au bureau politique. Pourtant, les purges succèdent aux purges notamment après l'attaque  du 22 novembre 1970. Son propre mari, Ansoumane Touré, ainsi que des militantes proches d'elle telles que Loffo Camara, qui l'accompagnait à Bamako en 1959, sont arrêtés, emprisonnés au camp BOIRO  et y meurent quelques mois plus tard.

Se tenant éloigné durant ce début des années 70  de la politique intérieure de Guinée, elle se consacre essentiellement à l’action diplomatique. Elle est la secrétaire générale de la Conférence des femmes africaines jusqu'en 1974, tout en étant déléguée à la commission de la condition de la femme siégeant à Genève, durant 6 ans, et à la commission des Nations unies chargée des affaires humanitaires. En 1969, elle fait inviter par le  leader des Blacks panthers et sa femme  Myriam MAKEBA aux festivités nationales. Ils s'installent en Guinée. En 1972, elle est désignée au poste de représentante permanente de la Guinée aux Nations unies, et devient par là même, ponctuellement présidente du Conseil de sécurité de l’ONU, son pays étant alors membre non permanent de ce comité. Elle est la première femme à exercer cette présidence. En 1974, elle est élue présidente du Comité spécial contre l’apartheid des Nations unies. Elle effectue plusieurs déplacements en Europe, en Asie et en Amérique Latine, pour soutenir l'ANC au niveau international.

En 1976, elle revient en Guinée à la demande du président pour entrer au gouvernement comme ministre des Affaires Sociales. Elle s'y consacre notamment à l'éducation des femmes2. Après la mort de Sékou Touré, elle est arrêtée, début avril 1984 et détenue, sans jugement, jusqu'en mai 1985, puis libérée en compagnie de treize anciens ministres ou secrétaires d’État, cinq hauts fonctionnaires, la fille aînée de l'ancien président, Mme Aminata Touré, l'ancien chef d'état-major de l'armée de terre, et dix autres militaires. Selon un communiqué officiel, la libération de ces personnalités se justifie par l'absence de charges. Mais cette décision des autorités n'empêche pas un nouvel emprisonnement, pendant quelques jours, après le coup d’État manqué du colonel  Diarra Traoré, en juillet 1985. Ayant a priori abandonnée tout rôle politique guinéen, elle décide de quitter son pays dès sa seconde libération, en juillet 1985, pour gagner le Sénégal  puis les Etats-unis. En 1988, elle accepte toutefois d'être associée au Comité international de solidarité en faveur des femmes et des enfants d’Afrique australe et effectue une ultime mission dans les camps de réfugiés de Zambie et du Zimbawe. En 2008, elle écrit son autobiographie, intitulée La fille du Milo et refuse de s'y prononcer sur le régime dictatorial de Sékou Touré.

 

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